
Adam Smith
D’après Adam Smith, le père de l’économie moderne, le droit à la propriété privée, la liberté d’entreprendre, la liberté de choix économique, l'opportunité et un état compétitif et limité constituaient la condition d'un bon système économique (1). Au XXIe siècle, ces fondements ne sont pas réellement remis en question. Inversement, les conséquences imprévues par Smith le sont d’autant plus : les multinationales plus puissantes que les états, un marché de capitaux lucratif qui prend tout risque, une internationalisation très poussée, la problématique énergétique (2) et la crise climatique sont souvent décrits comme l’échec de marché le plus important de tous les temps (3). Il faut y ajouter de grands problèmes qui ne sont pas directement liés au marché, comme l’inégalité, la pauvreté, la faim, la guerre et le terrorisme.
La pensée progressiste capitaliste repose sur trois dogmes :
1) La croissance économique est toujours positive et constitue le meilleur étalon du bien-être humain ;
2) Le prix du marché englobe tous les coûts grâce à des marchés efficaces et aux informations généralement disponibles ;
3) L’argent n’est pas une simple monnaie d'échange, c'est un but en soi. Tout s’exprime en termes d’argent.
Dans les grandes lignes, on peut considérer les crises actuelles comme le résultat non visé mais non moins inéluctable de ces dogmes.
Croissance
Les problèmes climatiques nous montrent que la croissance économique peut avoir des effets néfastes. L’économiste écologiste Roefie Hueting a montré que la majeure partie de la croissance économique est générée par les secteurs qui ont l’impact le plus négatif sur l’environnement, tant en termes de production que de consommation. En d’autres mots, notre croissance économique dégrade l'environnement (4). De même, la manière dont on mesure constamment la croissance (et la prospérité), à savoir le produit intérieur brut, suscite toujours davantage de questions aux économistes de la prospérité. Ou alors considère-t-on qu'il est normal que la construction de prisons supplémentaires participe à la croissance et que ceux qui restent à la maison pour éduquer leurs enfants ne créent aucune « valeur » (5) ?
Est-il permis de ne pas croître ? Pour de nombreux penseurs de gauche, la croissance est presque intrinsèquement mauvaise. Cependant, Francis Crick a prouvé scientifiquement que la croissance est une condition nécessaire pour maintenir un système ouvert comme la terre en vie (6). Nous ne dirons pas non plus à nos enfants qu’il est mauvais de croître et qu’ils devraient rester petits. Nous devons donc croître différemment et approcher la prospérité et le bien-être autrement qu’avec le PIB. Des études américaines ont prouvé que les gens ne sont pas plus heureux depuis les années 50, alors qu'ils consomment bien plus (7).
Prix
Il y a également l’illusion d’un prix du marché correct. Si le prix du marché comprenait effectivement l’évaluation correcte de tous les coûts, les effets négatifs sur la santé humaine et la biodiversité, par exemple, seraient compensés par un prix plus élevé. Cependant, le concept économique d’externalités indique justement que certains coûts résultant du processus de production économique ne sont pas pris en compte dans le prix. Ceux-ci sont répercutés sur d’autres personnes ou sur l’environnement, sans que personne ne les paie. On perd donc de la valeur. Ainsi, nous extrayons des matières premières du sol que nous nous approprions et pour lesquelles nous déterminons un prix conforme au marché, mais nous oublions d'y inclure la valeur intrinsèque de la matière première et le coût d'opportunité (personne d'autre ne pourra utiliser ce que nous utilisons).
Argent
Si l’on peut tout exprimer en termes d’argent, nous devrions pouvoir attribuer un chiffre à l’air pur et à la biodiversité. Selon une approche connue, la nature nous fournit des services tous les ans d'une valeur légèrement supérieure au produit intérieur mondial. Cependant, une telle quantification reste étrange. Al Gore le disait déjà dans son Inconvenient Truth. L’alternative économie ou écologie est erronée. En effet, sans écologie, il n’y a pas d’économie. La pensée de la transition requiert que certaines choses ne soient pas abordées en termes d’argent (comme la nature). Cela requiert un changement dans la conscience humaine qui accorde notre conscience de la solidarité avec le respect de la terre.
Parallèlement, l’aspiration qui porte vers l’argent comme but en soi est responsable de la crise économique. C’en est fini de Lehman Brothers et de notre confiance presque sacrée dans les banques. Aristote avançait déjà que l'argent devait être un mode de paiement et non un but en soi (8). Ajoutons-y les intérêts qui garantissent que the rich get rich and the poor get poor, that’s how it goes, everybody knows, comme le chantait Leonard Cohen, et l’on comprendra que l’argent comme but entretient l’inégalité, voire l'agrandit.
Transitions proposées
La Platform Duurzame en Solidaire Economie (Plate-forme pour une économie durable et solidaire) a rédigé un manifeste avec de nombreuses autres organisations et réseaux : « Un commerce équitable et écologique ». Il présente une manière de faire face aux problèmes évoqués plus haut (9).
Il faut une économie qui ne soit plus axée sur une croissance matérielle débridée, mais sur la fourniture de moyens pour assurer une existence humaine, en laissant à la nature un espace suffisant. À cet égard, la technologie disponible doit être mise en œuvre au profit d’une durabilité et d’une équité mondiales, et le travail humain doit retrouver une place sensée dans la vie quotidienne. Cette nouvelle économie « de détente » assurera une plus grande richesse culturelle : les grands acteurs économiques et leur offre de produits réductrice devront céder la place à une qualité et à une diversité accrues.
À cette fin, des changements doivent se produire à chaque niveau macrosocial, tant économique, politique et technologique que socioculturel. Le même manifeste présente également quelques instruments qui peuvent guider ces adaptations (9) :
1) Impôt sur la valeur soustraite à la nature plutôt que sur le travail, diminution de la TVA pour les biens durables et fin des paradis fiscaux, une Global Tax Authority, impôt sur le trafic des paiements mondial (Tobintax) et répartition équitable des revenus (croissance et argent) ;
2) Quotas et interdictions strictes conformes aux besoins écologiques, qui contribuent à la protection des droits du travail (argent) ;
3) Faciliter le développement durable (croissance) ;
4) Le pollueur paie, tant pour l’environnement que les directives de l’OIT (prix) ;
5) Labels, certifications et mobilisation du pouvoir des consommateurs (informations, donc prix) ;
Dans le monde entier, toujours plus de gens constatent le début de ces transitions. Lors de la conférence 'Un sustainable new deal pour la Belgique' organisée le 16 novembre 2009 par le CFDD, Jos Delbeke, directeur général de la DG Environnement de la Commission européenne, a présenté longuement la manière dont l’Union européenne entend aborder la durabilité. Des personnes pratiques, comme Serge de Gheldere et Geert Noels ont donné leur vision de la manière dont l’économie écologique pourrait ressusciter l’économie belge, et le professeur britannique Amanda Smith (pas une parente de) a présenté les transition towns comme un exemple social de durabilité (10).
Le discours durable est plus vivant que jamais, la transition a donc déjà pénétré notre langage. Le jeudi 21 janvier, on parlera de cette pensée de la transition à la conférence de Tilburg « Un commerce équitable et écologique ». À ne pas manquer si vous voulez en savoir plus.
par Simon Schillebeeckx
Sources
(1) Adam Smith : An inquiry into the nature and causes of the wealth of nations. Pour une perspective intéressante, voir par ex. http://www.worldscibooks.com/etextbook/5237/5237_chap1.pdf.
(2) Pour une vision intéressante pour résoudre la problématique énergétique, voir par ex. la contribution de Rifkin, De weg naar de derde industriële revolutie, sur http://www.ewi-vlaanderen.be/sites/default/files/documenten/Boek%20Bouwen%20aan%20een%20duurzame%20economie.pdf.
(3) http://www.europesworld.org/NewEnglish/Home_old/Article/tabid/191/ArticleType/articleview/ArticleID/21494/Default.aspx
(4) Roefie Hueting, Enkele opmerkingen over de transitie naar duurzaamheid. http://www.economischegroei.net/index.php?topic=til2010-documenten
(5) Voir par ex. le rapport de la Commission Stiglitz, Beyond Growth, http://www.efta.int/content/statistics/StatData/stiglitzreport-140909
(6) Crick est l’un des découvreurs de l’ADN et examine ce que signifie être en vie, en tant qu’être et que système, dans son livre The nature of vitalism.
(7) Voir surtout les travaux d’Easterlin (1973, 1995, 2001), d’Oswald (2000), et Frey et Stutzer (2002). Également
http://psychcentral.com/news/2009/01/27/happiness-in-america/3706.html
http://noimpactman.typepad.com/blog/2007/12/happiness-versu.html
http://web.mit.edu/krugman/www/happy.html.
(8) http://www.mo.be/index.php?id=63&tx_uwnews_pi2[art_id]=22789&cHash=a5d6d52d83
(9) Texte de base général Un commerce équitable et écologique à télécharger sur http://www.economischegroei.net/index.php?topic=til2010-documenten.
(10) Voir http://www.frdo.be/FR/fora_SND_2009.html
- 1 de 8
- ››
Enregistrez-vous afin de recevoir des informations sur mesure ou de nous faire parvenir vos réactions et suggestions.


